Nous ne sommes pas dimanche mais l’évangile d’aujourd’hui est abondamment cité dans les prédications ou dans les explications de situations ecclésiales contemporaines. Do U wonder ? a voulu apporter son grain de sel à ces réflexions.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
    « Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.
    Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces.
    L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais :
car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.

    Et pourquoi m’appelez-vous en disant : “Seigneur ! Seigneur !”  et ne faites-vous pas ce que je dis ? Quiconque vient à moi, écoute mes paroles et les met en pratique, je vais vous montrer à qui il ressemble. Il ressemble à celui qui construit une maison.
Il a creusé très profond et il a posé les fondations sur le roc.
Quand est venue l’inondation, le torrent s’est précipité sur cette maison, mais il n’a pas pu l’ébranler parce qu’elle était bien construite.
    Mais celui qui a écouté et n’a pas mis en pratique ressemble à celui qui a construit sa maison à même le sol, sans fondations.
Le torrent s’est précipité sur elle, et aussitôt elle s’est effondrée ; la destruction de cette maison a été complète. »

            – Acclamons la Parole de Dieu.

A première vue

Avouons-le d’emblée, nous regardons spontanément vers la fin du texte. La parabole des deux maisons est simple à interpréter, presque enfantine tant elle est semblable à l’histoire des trois petits cochons. « Si tu construit solidement ta maison, elle résistera aux épreuves de la vie ».

Le message de la parabole est-il seulement à ce niveau ? Je n’en suis pas si sûre. Regardons le début de la parabole. Jésus s’adresse à ses disciples et leur dit :

Quiconque vient à moi, écoute mes paroles et les met en pratique, je vais vous montrer à qui il ressemble. Il ressemble à celui qui construit une maison.

La question n’est donc pas de bien penser nos valeurs pour ensuite dérouler un programme lisse. Jésus nous explique comment fonctionne le lien entre ce que nous sommes et ce que nous faisons. Nos actes nous construisent, ils façonnent ce que nous sommes, ils nous transforment. En effet ma capacité à discerner le bien à faire, tout comme ma capacité à mettre en oeuvre ce bien reconnu sont des muscles qu’il m’appartient de développer. Je vais dire la même chose avec des mots techniques : plus je pratique la vertu de prudence, plus ma capacité de discernement s’affine. A l’inverse, si je délaisse la recherche du bien alors ma conscience s’obscurcit.

Ainsi, de même qu’un adepte des salles de sport transforme son corps, ainsi nous pouvons aussi construire notre vie et changer. C’est ainsi que la mise en pratique de la Parole entendue nous transforme tout entier.

Une parole proverbiale

En lisant cet évangile par la fin, est-ce que nous ne faisons pas exactement l’inverse de ce qu’il nous demande ? Reprenons donc le début.

« Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.
    Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces.
    L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais :
car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.

Nous avons ici quatre diptyques, assez typiques de la littérature de sagesse. On retrouve la construction des affirmations en deux volets, l’utilisation des pronoms impersonnels ou des généralités ainsi que le mode binaire en toujours-jamais.

« Cette communauté porte pourtant de si beaux fruits… »

Depuis quelques années, ces versets arborés sont utilisés par nombre d’acteurs ecclésiaux. A chaque situation communautaire ou personnelle d’abus, on trouve un justificateur à la méthode éprouvée (ou pas) : attirer notre regard vers la fécondité spirituelle attribuée à cette communauté ou à cette personne. J’ai longtemps cherché pourquoi cela me mettait mal à l’aise et la réponse m’est venue par Brigitte Navail, qui nous invite à revenir au texte.

En effet le texte ne dit pas d’abord « si la grâce passe, c’est qu’il n’y a pas une situation si grave que ça ». C’est pour cela que j’étais mal à l’aise. J’avais l’impression que dans cette interprétation, mon interlocuteur disait que ce qui a été vécu n’est pas si douloureux ni objectivement mauvais.

Une invitation à l’humilité

Jésus dit, en un seul proverbe, deux vérités indissociables : si il y a des fruits pourris, c’est que l’arbre n’est pas bon. S’il y a de bons fruits, c’est que l’arbre n’est pas pourri.

« Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.

A première vue, ce verset nous invite à regarder les fruits pour vérifier la qualité d’un arbre. Affirmer sans trembler qu’un arbre est bon ou mauvais suppose donc de notre part une certaine assurance. Mais sommes-nous si sûrs de notre capacité de discernement?

Il nous faut donc bien comprendre que dans cette interprétation si habituelle, nous faisons souvent le même travail qu’un certain ange déchu, à savoir nous seulement nous enorgueillir de notre jugement, mais également tronquer la Parole de Dieu pour l’utiliser à justifier nos propres pensées. L’exemple le plus frappant est pour moi cette fameuse interprétation des situations communautaires déviantes.

En effet, nous avons regardé le nombre de vocations, de retraitants ou d’amis et nous les avons considérés comme les fruits d’un arbre qui – logiquement – ne peut pas produire de crimes sur des enfants ou les abus spirituels et la maltraitance psychologique. Déso pas déso, comme on dit sur les réseaux : depuis cinquante ans, ce sont justement ces mêmes arbres qui produisent parmi les pires situations sectaires de l’Église contemporaine. Nous devons nous remettre en cause, revoir avec humilité notre capacité de jugement et peut-être aussi nous demander ce qui nous motive ainsi à cueillir du raisins sur des épines. Avons-nous pris notre parti du mal ? Avons-nous décidé par nous-mêmes quelle quantité de « dommage collatéraux » est acceptable pour laisser les bons fruits advenir ?

Dans ce simple verset, Jésus nous invite d’abord à l’humilité quand nous jugeons des personnes ou des situations. Et pour que cette humilité soit vraie, il faut qu’elle passe par ce même processus décrit dans la deuxième partie du texte qui est la soumission à la Parole de Dieu. Ainsi, en purifiant notre jugement par ce glaive qui est capable de nommer le mal et d’honorer le bien, nous transformons notre jugement en une écoute féconde, digne d’un disciple.

Un texte, quatre mouvements

Le texte d’aujourd’hui est sans concessions et n’offre pas de nuances possibles ou de compromissions. Il nous présente quatre mouvements indissociables :

Il ne suffit donc pas de participer à des rassemblements ou même de travailler pour une association diocésaine (!). Il nous faut aussi dépasser les trois petits cochons et regarder le seul véritable péril qui est la séparation d’avec Dieu, car Jésus nous parle d’une nécessité vitale pour notre être appelés fils et filles de Dieu.

« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit.
Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

(Mt 22, 36-40)

Écouter la parole, n’est-ce pas aimer Dieu de tout son cœur et de toute son intelligence ? La mettre en pratique, n’est-ce pas l’aimer de toute notre force et aimer notre prochain ? Ainsi, Jésus nous dit ici à travers des proverbes et une parabole que les deux premiers commandements ne sont pas des lois de moralité, mais de lois existentielles.

Si je lâche la pomme que je tiens dans ma main, elle tombe au sol et cette loi de la gravité n’est pas contredite sur terre. De la même manière, Jésus nous dit une loi de notre existence : lorsque nous l’écoutons et que nous mettons en pratique ses paroles, notre vie en est transformée, elle devient solide. Cela fait grandir notre ressemblance avec Dieu et nous participons de sa propre fécondité qui est la seule à ne donner que des bons fruits.

En ce samedi, n’hésitons pas à prendre un temps de silence pour rejoindre celui qui nous transforme par sa grâce, pour l’écouter et regarder les lieux de notre existence qui demanderaient un regain de ferveur.

Pour aller plus loin :

Le loup, le renard et la belette ?

Trois lectures, des diptyques, un Seul Sauveur.

Mt 22-23 : Soyons réalistes

Ouvrir et lire la Bible, un parcours vidéo pour lutter contre l’instrumentalisation de la Parole de Dieu



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