Chers lecteurs, quelle joie d’accueillir un nouveau pasteur pour l’Église universelle !
A en croire certaines réactions, nous avons le pape idéal, synthèse entre Benoît XVI et François, théologien et pasteur, que sais-je encore. Je vous avoue avoir été profondément émue en entendant le cardinal Mamberti annoncer le nom du Souverain pontife. Léon : le précédent pape à porter ce nom a été l’initiateur de ce qui est devenu la doctrine sociale de l’Église, le pape Léon XIII. Quelle joie de recevoir ainsi un pasteur dont le premier souci affiché est la dignité de la personne humaine !
Quelques jours ou heures à peine après son élection, je me suis demandée que faire de cet enthousiasme – ou de la déception, c’est selon ! Voici quelques notes, bien sûr qui n’engagent que nous, pour tenter d’y voir clair et proposer des pistes à nos intelligences croyantes.
S’approprier le pape ?
Chacun, derrière son écran, aura beau jeu d’observer les réactions des sensibilités différentes de la sienne : nous sommes tous en train de chercher avec plus ou moins d’ardeur à connaître Léon XIV. Or, quoi de plus naturel quand on rencontre quelqu’un, de chercher les points commun que nous aurions avec lui, ou au contraire d’analyser ce qui nous chiffonne dans cette première impression ? Ainsi les français ont-ils fait le tour de sa généalogie normande et les américains se sont-ils extasiés en courant rencontrer le frère du nouveau souverain pontife.
Nous le verrons bien vite chez les autres, mais ne le voyons-nous pas déjà en nous : de vouloir connaître à s’approprier, il n’y a qu’un petit pas et il se franchit sans même y prendre garde. Je n’ai eu de cesse, depuis hier, de chercher ce qui, chez lui, était à même de m’inspirer. L’admiration est peut-être déjà là, et pourquoi pas ? Après tout, voir un homme de cette trempe capable, en moins de 10 minutes, d’avoir la simplicité de pleurer, puis la force d’annoncer le Christ ressuscité devant les millions de personnes, cela suscite, oui, mon admiration. Qu’est-ce qui pourrait, après tout, faire retomber mon enthousiasme ? Il coche toutes mes cases.

Oui, voilà : justement. Il coche mes cases. Et voilà, justement : déso pas déso, ce n’est pas du tout la question.
Va-t-il plaire à tout le monde ?
Celui qui est déjà décrit comme un « pape de synthèse » doit-il nécessairement cocher les cases des catholiques pour être écouté ? Parviendra-t-il à mettre tout le monde d’accord, lui dont la devise épiscopale proclame : «in illo uno unum» («Dans Celui qui est Un, soyons un»1) ? Certains ont remarqué que dans ses premiers pas, il avait évoqué la synodalité (première prise de parole), s’était laissé prendre en mode selfie avec Sr Nathalie Becquart, une femme membre de son ancienne équipe au dicastère des évêques et fervente avocate de la synodalité, et que lors de son échange avec les cardinaux le 10 mai, un temps d’échange libre avait été vécu. De fait, le paradoxe de la synodalité est celui-ci : ouvrir le dialogue avec ceux qui sont en désaccord sur la méthode. En moins de 48h, le pape Léon propose donc aux opposants de cette méthode d’entrer eux-mêmes dans le paradoxe : si vous souhaitez me faire avancer, venez et discutons.
Je me suis beaucoup amusée, ces derniers mois, à entendre les critiques faites au pape François. Elles venaient souvent de certains journalistes ou de courants assez classiques et qui, encore un paradoxe, se faisaient les hérauts d’une civilisation, d’un certain mode d’autorité des textes traditionnels, allant même jusqu’à juger le pape François hérétique dans le synode sur la synodalité. Il y a quelques années seulement, les mêmes critiquaient ouvertement les cathos-qui-n’en-sont-plus, lorsque Jean-Paul II proposait une réflexion sur l’Eucharistie et que des bons paroissiens répondaient « le pape, il est loin ». Aujourd’hui, ces mêmes paroles fusent dans les bouches les plus attachées à l’adoration hebdomadaire de la paroisse. M’en amuserai-je encore ? Voir les plus post-modernes (que dis-je ! les plus wokes2 !) des catholiques remettre en cause la parole du pape, le verrai-je encore ? Tout est possible. Ce que je viens de décrire montre une chose en tous cas : l’adhésion du monde catholique à la parole du pape n’a rien d’automatique.
Vous avez dit « successeur de Pierre ? »
Mais revenons au nouveau pape, car la question est celle-ci : quelle est la grâce faite par Dieu à l’Église dans l’élection de Léon XIV ? Comme toute bonne catholique, je vais aller chercher dans l’Écriture et la Tradition pour répondre à cette question. Quel est le rôle de Pierre au milieu des apôtres ?

La mission du Pêcheur
Pour y réfléchir, j’ai choisi de revenir au soir de la Cène, avec ce passage de l’évangile de Luc (22) :
Les Apôtres commencèrent à se demander les uns aux autres quel pourrait bien être, parmi eux, celui qui allait faire cela. Ils en arrivèrent à se quereller : lequel d’entre eux, à leur avis, était le plus grand ? Mais il leur dit : « Les rois des nations les commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs Pour vous, rien de tel ! Au contraire, que le plus grand d’entre vous devienne comme le plus jeune, et le chef, comme celui qui sert.
Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël.
Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères. »
Pierre lui dit : « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort. »
Nous savons quelle sera la trahison de Pierre et nous avons eu, dimanche dernier, le récit de ce dialogue ultime de Pierre avec Jésus : « M’aimes-tu vraiment plus que ceux-ci ? »
Dans la gravité de ce repas, Jésus se tourne encore une fois vers Pierre pour lui signifier son rôle : affermir ses frères. Ainsi, Léon XIV peut-être successeur de François ou de Benoît, de Jean-Paul ou de Jean XXIII. Son rôle comme successeur de Pierre est de nous témoigner, encore et encore, de la présence du Christ ressuscité au milieu de nous. Je vous redonne les premiers mots de Léon XIV (le texte intégral est disponible ici) :
La paix soit avec vous tous !
Frères et sœurs bien-aimés, ceci est le premier salut du Christ ressuscité, le bon pasteur qui a donné sa vie pour le troupeau de Dieu. Moi aussi, je voudrais que ce salut de paix pénètre votre cœur, qu’il rejoigne vos familles, toutes les personnes, où qu’elles soient, tous les peuples, toute la terre. La paix soit avec vous !
C’est la paix du Christ ressuscité, une paix désarmée et désarmante, humble et persévérante. Elle vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement.
Il le redit d’une autre manière dans sa première homélie en tant que pape :
Tel est le monde qui nous est confié, dans lequel, comme nous l’a enseigné à maintes reprises le Pape François, nous sommes appelés à témoigner de la foi joyeuse en Jésus Sauveur. C’est pourquoi, pour nous aussi, il est essentiel de répéter : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16).
Il est essentiel de le faire avant tout dans notre relation personnelle avec Lui, dans l’engagement d’un chemin quotidien de conversion. Mais aussi, en tant qu’Église, en vivant ensemble notre appartenance au Seigneur et en apportant à tous la Bonne Nouvelle (cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 1).

(…) [ces] paroles renvoient de manière plus générale à un engagement inconditionnel pour quiconque exerce un ministère d’autorité dans l’Église : disparaître pour que le Christ demeure, se faire petit pour qu’Il soit connu et glorifié (cf. Jn 3, 30), se dépenser jusqu’au bout pour que personne ne manque l’occasion de Le connaître et de L’aimer.
Ne passons pas trop vite sur ces paroles car elles sont valables pour tout chrétien dont la parole est engagée au service du Royaume. Le passage que j’ai préféré éluder parle de St Ignace d’Antioche, dont l’attitude face au don de sa vie dans le martyr est reconnu traditionnellement comme un modèle pour tous les chrétiens. La question qui nous est posée dans l’accueil d’un pape n’est pas de l’ordre de l’opinion. Elle est de l’ordre de l’acte de foi, d’une foi intelligente, à la fois humble et active.
Accueillir Léon réclame de notre part une soumission à la Tradition de l’Église : acte de foi en la Parole de Dieu qui s’y exprime, acte de l’intelligence qui, tel un « scribe, devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » Ne partons pas trop vite dans les raisonnements et les soupçons, car nous pourrions nous-même « manquer l’occasion de Le connaître et de L’aimer ». Soyons les « hommes de bonne volonté » qui cherchent Dieu en toute chose.
100% – 100%.
Comme je l’ai déjà dit ailleurs dans ce blog, mon professeur de théologie morale avait coutume de dire que l’action de la grâce pour notre conversion ou notre mission n’était pas de l’ordre du fifty-fifty. Elle n’est pas non plus selon le mode « aide-toi le ciel t’aidera ». Il s’agit d’un don total de Dieu (100%) que je suis appelé(e) à accueillir pour y collaborer avec tout (100%) ce que je suis (cf. Mt 22, 37).
Ce point est vrai pour notre relation avec lui, notre conversion et notre vie de prière. Il est tout à fait juste aussi pour notre vie de mission : comme le dit encore Carlo Acutis, nous ne sommes pas appelés à être des photocopies. C’est avec ce que nous sommes que Dieu veut agir pour la croissance de son Royaume.
Si ce point est vrai pour nous personnellement, pourquoi pensons-nous qu’il en est autrement pour les autres ? La question ici est de savoir quitter nos opinions pour accueillir quelqu’un de nouveau3, dans la foi que Dieu agit dans son Église, car il ne peut se renier lui-même (cf. acte de foi traditionnel). Il s’agit aussi, dans le « profil » du nouveau Pontife, de regarder ce qui pourra enrichir l’Église universelle et affermir notre foi. Je retiens deux points : son expérience internationale, qui lui a sans doute appris à regarder les personnes plutôt que leurs étiquettes culturelles ou sociales, et sa formation religieuse qui a modelé profondément sa vie spirituelle. (Je vous renvoie sur ce point à deux articles très intéressants de Clément Barré et Céline Hoyeau).
Entre spiritualisation et raisonnements
Je ne suis pas partisane du juste milieu, loin s’en faut et mes proches vous le confirmeront. Je remarque simplement que dans une situation comme la nôtre, plusieurs tentations apparaissent. L’une serait la spiritualisation qui consiste à accueillir la parole de l’autorité ecclésiale sans réflexion (« ben moi je fais confiance » – et là, toute allusion…). A l’opposé, une autre tentation serait les raisonnements sans recherche du bien, dans une discussion sans fin (« en accueillant la décision de Rome, vous n’avez vraiment plus aucun esprit critique ! » – et là aussi, toute allusion à des événements ayant déjà eu lieu n’a rien de fortuit).
Ces deux tentations se retrouvent d’une certaine manière dans toutes nos relations. Ici comme ailleurs, nous sommes appelés à la vertu de chasteté. Si nous sommes enthousiastes, le Seigneur nous invite à accueillir l’altérité du pasteur pour qu’il puisse nous adresser la Parole que nous n’avons pas envie d’entendre. Si nous sommes réticents, le Seigneur nous invite à la docilité qui ne cherche pas à modeler l’autre selon nos vues mais qui accepte de faire « deux milles pas avec lui » (cf. Mt 5, 41)
Marie, modèle de tout chrétien
Face à ces deux tentations, Marie nous est présentée comme un modèle. L’Annonciation et la Visitation sont des textes immenses qui nous enseignent profondément l’attitude ajustée à l’Esprit. Sans laisser de place au soupçon, elle questionne l’ange avec un ton direct qui nous surprendrait : « comment cela va-t-il se faire » ? Sans laisser de place à une spiritualité éthérée, elle part en hâte vers sa cousine pour l’écouter, se laisser fortifier par cette fraternité profonde, pleine d’affection et de foi partagée, et l’aider à son tour dans cette grande étape de la maternité.

Que la Vierge nous apprenne à garder un cœur simple, à l’écoute des événements, à les méditer en notre cœur pour y trouver le chemin que le Seigneur veut emprunter avec nous, 100% – 100%.
Notes :
- Cette phrase est issue d’un sermon de Saint-Augustin au sujet du Psaume 127 : «Bien que nous, chrétiens, soyons nombreux, dans l’unique Christ, nous sommes un» ↩︎
- qui font table rase de propositions contenues dans un concile œcuménique et actualisées par une autorité légitime ↩︎
- petit point d’autojustification assumée : je crois n’avoir jamais remis en cause l’autorité d’un de mes supérieurs ecclésiaux. Douter de leur compétence, être mal à l’aise où renoncer à collaborer directement ne signifie pas, je crois, remettre en cause la validité et la légitimité de leur autorité. Dites-moi si je me trompe ! ↩︎





