Eph 5 : est-ce un enseignement de théologie morale ou bien une méditation sur l’Église ?

Aux commencement de ce blog, nous avions pris à bras le corps cette lecture proposée par la liturgie. Je voulais y revenir alors que de nombreuses homélies ou interventions catéchétiques proposent de méditer sur l’Épouse du Christ. Sans aller chercher bien loin et pour me garder d’interprétations qui m’influenceraient, je reviens au texte. Que dit-il ou plutôt, que ne dit-il pas ?

19 Dites entre vous des psaumes, des hymnes et des chants inspirés, chantez le Seigneur et célébrez-le de tout votre cœur.

20 À tout moment et pour toutes choses, au nom de notre Seigneur Jésus Christ, rendez grâce à Dieu le Père.

21 Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres ;

22 les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus ;

23 car, pour la femme, le mari est la tête, tout comme, pour l’Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps.

24 Eh bien ! puisque l’Église se soumet au Christ, qu’il en soit toujours de même pour les femmes à l’égard de leur mari.

25 Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ : il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle,

26 afin de la rendre sainte en la purifiant par le bain de l’eau baptismale, accompagné d’une parole ;

27 il voulait se la présenter à lui-même, cette Église, resplendissante, sans tache, ni ride, ni rien de tel ; il la voulait sainte et immaculée.

28 C’est de la même façon que les maris doivent aimer leur femme : comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime soi-même.

29 Jamais personne n’a méprisé son propre corps : au contraire, on le nourrit, on en prend soin. C’est ce que fait le Christ pour l’Église,

30 parce que nous sommes les membres de son corps. Comme dit l’Écriture :

31 À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.

32 Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Église.

33 Pour en revenir à vous, chacun doit aimer sa propre femme comme lui-même, et la femme doit avoir du respect pour son mari.

L’analogie

Définition

Une analogie est une manière de comparer deux réalités. Sa particularité tient dans le fait qu’ici, les deux réalités ont plus de différences que de points communs. Si je dis par exemple qu’une pomme est bonne et que Dieu est bon, il ne peut pas y avoir de comparaison stricte entre ces deux réalités de la pomme et de Dieu. Je note simplement un point commun entre les deux. Bien plus, je suis contrainte de préciser que l’emploi de l’adjectif « bon » ne renvoie pas à la même chose. Le goût de la pomme est agréable et me fait du bien, tandis que Dieu est bon au point qu’on peut dire qu’il est La Bonté.

Utilisation de l’analogie dans Eph 5, 19-33

Dans le texte paulinien, la vigilance s’impose sous peine de faire de gros contresens. Si on regarde le couple humain et le lien entre le Christ et l’Église, chacun admettra que de grandes différences apparaissent. De manière évidente, on pourra dire que la relation entre le Christ et l’Église est totalement dissymétrique tandis que l’égale dignité de l’homme et de la femme fonde justement leur alliance.

Un autre point est à noter qui apparaît dans ce texte, dans le verset 23 tout d’abord, puis dans les verset 28 à 30. Paul s’appuie ici sur l’enseignement de Gn 1 et 2 qui se propose en deux temps. Tout d’abord, l’homme s’écrit voici l’os de mes os et la chair de ma chair lorsque Dieu crée la femme.

Puis le texte biblique en tire un enseignement repris ici par Paul : À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.

Deux indices nous indiquent que Paul se situe dans l’analogie. Le premier est la confrontation au réel : si l’Apôtre prend la peine de rappeler à l’ordre maris et femmes, c’est bien parce que leur unité n’est pas si effective que ne le propose le récit de la Genèse. D’un autre côté, les lettres aux Corinthiens, aux Romains et même aux Éphésiens avancent de manière très forte une compréhension de l’Église comme Corps du Christ. Il faut aussi ajouter que l’appellation « Corps du Christ » pour l’Église désigne plus qu’une image ou une analogie. Il y a donc d’un côté une réalité unifiée (le Corps dont le Christ est la tête) et une réalité toute différente, formée de deux réalités conjointes, mais non jointes. Autrement dit, il y a plus de différences entre la réalité ecclésiale et la réalité conjugale qu’il n’y a de points communs.

Autre indice, textuel celui-ci : Paul utilise abondamment l’adverbe « comme ». Le dictionnaire est très clair : il s’agit d’apporter « une idée de similitude, l’écart avec l’idée d’identité pouvant être plus ou moins réduit selon le contexte ». Il est ajouté que « la comparaison porte sur une ressemblance de manière. » Ici, l’usage de cet adverbe n’indique donc en rien une identité de relation entre le couple humain et la relation entre le Christ et l’Église. D’une part il s’agit d’une simple similitude ; d’autre part le texte utilise systématiquement le mot « comme » pour désigner une action attendue. C’est la manière dont le Christ aime l’Église qui doit être imitée par les maris.

Le verset 23 : tentative d’ajustement dans l’interprétation

Pour aller au bout des points que je viens de proposer, il faut bien regarder le verset 23 et là encore, comprendre ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas.

Dans l’univers biblique, la tête et le cœur n’ont pas tout à fait la même signification que pour nous. Pour ce qui est du cœur, je vous encourage à plonger dans l’encyclique de François sur ce sujet. Pour la tête, il y a bien sûr la notion de commandement militaire (Gn 33,12 ou Ex 13,21). Mais il y a autre chose et il me semble que ce sens serait plus proche de celui d’Éphésiens. La tête est ce qui reçoit la bénédiction… pour la transmettre.

Encyclique du Pape François Dilexit Nos, du 24 octobre 2024.

Nous le voyons par exemple en Gn 48 lorsque Jacob bénit ses fils. Il avait lui-même reçu cette bénédiction de son père Isaac (Gn 27). Le psaume 132 confirme ce sens en disant :

01 Oui, il est bon, il est doux pour des frères * de vivre ensemble et d’être unis !

02 On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête, + qui descend sur la barbe, la barbe d’Aaron, * qui descend sur le bord de son vêtement.

03 On dirait la rosée de l’Hermon * qui descend sur les collines de Sion. C’est là que le Seigneur envoie la bénédiction, * la vie pour toujours.

Nous sommes bien dans la catégorie de la bénédiction, et nous sommes aussi, notons-le, dans la catégorie des relations humaines que Paul traite en ce chapitre de l’épître aux Éphésiens. Nous le voyons, la tête est ce par quoi passe la grâce pour atteindre tout le corps. Or, dans le verset 23 qui nous occupe, il s’agit bien de cela : c’est par le Christ-tête que passe la grâce du Salut pour tout le Corps qu’est l’Église. A l’appui de l’Écriture, on ne peut donc pas affirmer strictement que l’homme est la tête de la femme comme celui qui décide pour elle. Cette dissymétrie n’est pas envisageable car elle nierait l’égale dignité des personnes dans le couple. Cette dissemblance entre la relation du Christ et de l’Église et celle de l’homme et la femme confirme l’usage de l’analogie et nous invitent à un peu de souplesse dans nos lectures parfois un peu raides de la Parole de Dieu.

Conclusion

Monter ou descendre ?

Toutes ces précisions sur l’analogie nous amènent à une première conclusion. Nous avons insisté sur le fait que les différences entre la relation du Christ à l’Église et celle du couple humain sont plus importantes que leurs points communs. Par conséquent il n’est pas possible de plaquer une compréhension du Mystère de l’Église en utilisant uniquement la terminologie des épousailles. Il faut aussi, à la manière de Paul, garder les autres images. Je vous renvoie ici à la manière très juste dont le Concile Vatican II traite cette question : l’analogie des épousailles n’est certes par la première qu’il cite (LG nos 6 et 7) et le texte n’accorde qu’une simple mention à ce thème.

En revanche, le texte de Paul que nous cherchons à creuser ici est très clair sur les devoirs mutuels des époux, à l’image de l’amour du Christ pour l’Église. On peut donc dire que l’analogie doit être maniée avec prudence. J’ajouterais qu’elle ne peut se manier que dans un seul sens. Ce qui est valable pour l’action du Christ vis-à-vis de l’Église est un modèle pour le mari. Mais en aucun cas ce qui est valable pour le mari ne peut servir de clé d’interprétation exclusive pour contempler le mystère du Christ vis-à-vis de l’Église.

On peut donc dire que l’analogie est « descendante ». Cherchons à faire la volonté de Dieu sur la terre comme au ciel, et non à comprendre les réalités spirituelles à partir de nos compréhension partielles. (cf. 1 Cor 13, 12)

« Une différence essentielle et non seulement de degré » (LG 10)

Tout cela peut paraître bien éloigné de notre vie quotidienne. Pourtant, plusieurs enseignements entendus récemment me font penser que nous avons encore à travailler pour préciser non seulement nos mots, mais aussi nos pratiques et mêmes nos relations ecclésiales.

A titre d’exemple, je relève une catéchèse entendue récemment dans laquelle l’orateur – prêtre – s’appuyait sur Eph 5 pour expliquer la spécificité du célibat sacerdotal en des termes proches de ceux-ci : « les consacrées sont épouses dans l’Église-épouse. Le célibat sacerdotal trouve son sens dans le Christ époux, qui fait face à l’Épouse ». Je passe (ou pas) sur la ressemblance troublante entre cette interprétation et les justifications obscènes des prédateurs tels que Marie-Dominique Philippe. Je constate simplement deux ou trois choses.

Tout d’abord, cette interprétation sort le prêtre de l’Église. Il ne me semble pas que ce soit un détail. Nous sommes le Corps du Christ et le ministre ordonné est une médiation du Christ. La paroisse n’est ni l’épouse du curé, ni « son propre corps ».

En second lieu, comprendre le célibat sacerdotal uniquement dans celui du Christ époux nie totalement toute la vie consacrée masculine et au passage, fait fi de la Tradition. Pour ne citer que lui, le texte de Jean-Paul II Vita Consécrata énonce le contraire : l’image sponsale nourrit la spiritualité des consacrés hommes et femmes et elle doit être vécue en lien avec d’autres images, d’autres analogies ou champs sémantiques.

Enfin, je voudrais citer à titre d’exemple le rituel de consécration de l’Ordo Virginum car il s’agit d’une des formes les plus anciennes de vie consacrée féminine dans l’Église. Dans ce rituel, un des insignes remis à la consacrée est l’alliance. Pourtant, dans la prière de consécration elle-même, le texte est très prudent. Il n’est pas fait mention de l’épouse, mais d’une consécration au Christ-Epoux. Le texte de référence de cet ordre a repris cette même prudence en titrant « Ecclesiae sponsae Imago », ce qui signifie « image de l’Église épouse ». L’analogie sponsale1 est bien présente, mais ajustée et donc féconde.

Si de nombreuses saintes et mystiques ont parlé de l’Époux divin, se trompent-elles donc ? Je ne le pense pas non plus, d’autant que la liturgie eucharistique mentionne les noces de l’Agneau, auxquelles nous sommes invités. Pour autant, il me semble qu’il y a une différence essentielle et non seulement de degré (!) entre la parole d’une sainte sur sa relation avec Dieu et sur une parole dans une cadre catéchétique, présentée comme vérité de foi. Nous cherchons tous à mettre des mots sur nos expériences spirituelles et la Bible nous y aide grandement.

Thérèse de Lisieux, docteur de l'Eglise

Bien sûr, plus l’expérience est profonde, plus les mots nous manquent, et l’usage des analogies vient alors servir notre besoin de comprendre – ou de rendre compte de ce que nous vivons. En revanche quelque soit la profondeur de l’union à Dieu, elle ne saurait faire oublier la dissemblance totale entre le Christ et sa créature, ni la dissymétrie radicale entre l’Époux de l’Église et celui ou celle qui se consacre à Lui.

C’est donc bien dans l’Église que le ou la consacrée peut nourrir son expérience de cette image. Nous aspirons à être unis à Dieu et lui-même, le premier, s’unit à notre humanité. Il faut donc tenir en même temps plusieurs images, pour ne pas surinterpréter les textes et appauvrir notre vie spirituelle. Les écrits de la petite Thérèse montrent à cet égard un équilibre parfait. Elle se dit tour à tour fille de Dieu, sœur de Jésus, mère des âmes et donnée au divin Époux.

De l’autre côté, si le don mutuel des époux peut inspirer les consacrés dans un don de soi plus total, il n’est absolument pas possible de tirer dans l’autre sens en faisant du mari un être supérieur à sa femme, dans une relation hiérarchique faussée.

Le texte de Paul dans ce cinquième chapitre de la lettre aux Éphésiens est une merveille de synthèse théologique. Il nous appartient de vérifier à chaque étape de notre interprétation que nous nous situons dans la foi de l’Église qui est organique et cohérente. Si nos conclusions ecclésiologiques ou morales sont parfois choquantes nous devons nous interroger. Nous devons aussi, et plus encore lorsque nous prenons la parole sur ces sujets, nous abstenir d’instrumentaliser la Parole pour servir nos désirs ou nos illusions spirituelles.

Pour finir ce long billet, je vous remercie de l’avoir lu jusqu’au bout et vous invite à relire la lettre aux Éphésiens dans son intégralité !

pour relire une partie du chapitre 5 : Méditation du dimanche (21 TO) : Saint Paul est-il misogyne ?

Notes :

  1. sponsal : se dit de ce qui relève du champ sémantique des épousailles. ↩︎


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