Méditation du dimanche, Fête de la Sainte Famille.
L’octave de Noël nous fait jouer à saute-mouton. Le 26 décembre nous fêtions Etienne, le premier martyr, pour entendre le lendemain un évangile de la résurrection avec la Saint Jean l’évangéliste.

Mercredi nous étions à l’étable, avec un nourrisson et sa mère, et aujourd’hui nous suivons à la trace des parents cherchant leur ado dans tout Jérusalem. Ébouriffante liturgie !
L’Église nous donne à contempler la Sainte Famille de Nazareth dans un texte propre à Luc, qui n’a pas de parallèle chez les autres évangélistes. Autre spécificité du texte : c’est le premier, dans cet évangile, à ne pas mettre en reflet l’enfance de Jésus et celle de Jean-Baptiste. Essayez par vous-même: vous constaterez que chaque récit pour le Précurseur trouve son jumeau pour le Messie.
Pour terminer cette (longue) introduction, je vous invite d’abord à recopier le texte à la main, et à vous poser ces questions :
- Si la famille de Jésus nous est donnée en modèle, que pouvons-nous en recevoir dans ce texte ?
- Si la vie chrétienne consiste à être « membre de la famille de Dieu » (Eph 2), que nous dit ce texte de notre vocation baptismale ?
Entrer dans la construction du texte
Ce récit du Recouvrement au Temple est foisonnant de résonances, de répétitions et de paradoxes. En prenant des crayons de couleurs, vous pourriez par exemple souligner dans votre texte recopié les verbes répétés, ou les tournures de phrases qui vous semblent importantes.
Petit Tips : prenez une couleur différente pour chaque nouveau terme répété. Ainsi vous obtiendrez une mise en 3D qui vous donnera des clés d’interprétation sûres et simples. Et parce que c’est Noël, voici ma version (qui pourra différer de la vôtre sans doute ! (Désolée pour la qualité de l’image, je n’ai pas réussi à faire mieux. Pour tenter d’y voir plus clair, vous pouvez faire un clique-droit sur l’image et choisir « ouvrir l’image dans un nouvel onglet. Cela vous permettra sans doute de pouvoir zoomer.)

Quelques remarques
Dans un premier temps, je pars à la découverte du texte en posant quelques points d’observation qui nous serviront par la suite.
La structure du texte : une inclusion
Le texte se présente avec un très fort écho du début avec la fin : ils montent à Jérusalem puis redescendent à Nazareth ; vous verrez aussi les occurrences du verbe chercher qui se répète plusieurs fois. Tout cela nous donne une structure qu’on appelle « en inclusion » et qui nous invite à regarder vers le centre du texte. Or celui-ci est constitué des versets 46 et 47 :
C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions,
et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses.
Tout le monde s’étonne

Dans ce texte, chaque personne qui s’approche de Jésus s’étonne de lui. C’est un fil rouge des évangiles de l’enfance (là encore, allez voir et dites-nous en commentaire ce que vous avez découvert !).
Cependant, les termes utilisés par Luc ne sont pas les mêmes pour l’étonnement des docteurs de la loi et pour celui des parents de Jésus. Ceux-ci sont plutôt dans l’incompréhension, comme le confirme la suite du récit, tandis que les docteurs s’extasient.
Écouter et interroger
Jésus est un garçon de douze ans assis au milieu des docteurs de la loi. Il dialogue avec eux à la manière sémitique : ses réponses sont des questions. Si bien que le lecteur ne peut pas savoir s’il est assis pour se laisser enseigner comme Paul aux pieds de Gamaliel (Ac 22,3) ou bien s’il siège au milieu de ses pairs comme Daniel (Da 13,50). En tous cas ces quelques phrases décrivent une situation dont on ignore la durée, même si on sait qu’elle ne dépasse pas trois jours ! Or, lorsque la rencontre de Jésus et de ses parents est relatée, les faits sont les mêmes : c’est un adolescent qui discute avec des adultes, les écoute et leur répond en interrogeant. Ses parents son stupéfaits de sa réponse mais le lecteur s’émerveille de son intelligence. En présentant Jésus répondant par une parole de Sagesse, Luc nous permet donc de situer avec justesse le jeune homme au milieu des docteurs. Jésus est un maître qui enseigne déjà.
Point de méthode
Ce point nous permet d’affiner notre regard sur l’Écriture : souvent, nous lisons des récits comme celui-ci où des problèmes doivent trouver des solutions. Ici, le problème est la disparition de Jésus et la solution est de le retrouver. Dans ce type de récit qu’on appelle « intrigue de résolution », nous allons rapidement tirer des leçons morales du récit : Marie et Joseph on fait ceci, je dois donc faire pareil. Ce type de lecture n’est pas faux, mais il n’est pas complet. Ici, le centre du texte est la révélation de l’identité de Jésus, et c’est le contraste entre sa relation avec ses parents et la relation qu’il a avec le Père qui nous le révèle. Nous avons donc une « intrigue de révélation », c’est-à-dire un récit qui nous donne à contempler le Christ dans sa relation à Dieu. Il ne faut pas hésiter à aller jusque-là dans nos lectures : c’est souvent très libérant et beaucoup plus nourrissant.
Ce texte est-il un mode d’emploi de la vie familiale ?
A distance de la famille « traditionnelle »
Lorsque nous voyons les évangiles de l’enfance, nous avons le sentiment que leurs relations sont empreintes de douceur et d’attention mutuelle, et c’est sans doute vrai. Nous pourrions aussi être tentés de présenter cette famille comme le modèle des familles, mais plusieurs points méritent d’être relevés, afin de ne pas confondre nos propres modèles (souvent hérités du XIXe-XXe siècles) avec la sainteté que Dieu veut nous donner.
Tout d’abord, Joseph n’est pas le père biologique de Jésus. Cette évidence mérite d’être rappelée, car elle place sa mission de père dans une perspective très ouverte. Elle nous rappelle entre autres que les pères n’ont pas de droits sur leurs enfants et qu’ils sont toujours un don de Dieu. Elle nous rappelle aussi qu’une figure paternelle n’est pas nécessairement fondée sur un lien biologique. En disant cela, je ne rejette pas la famille nucléaire traditionnelle car nous avons bien en tête les études prouvant l’importance des figures maternelles et paternelles dans la structure de la personnalité. Je propose simplement de rester fidèle au texte évangélique.
Ensuite, nous pouvons souligner que Jésus n’est pas le fruit d’un « projet parental ». Si Marie et Joseph consente à leur parentalité, c’est par réponse à l’appel de Dieu. Avant de nous interroger sur nos relations familiales, ce texte nous invite donc à nous regarder nous-mêmes, dans notre capacité à recevoir sans cesse l’autre comme un don, et non comme un moyen de nous réaliser selon nos plans.
En dernier lieu, je pense que cette famille devait dénoter un peu dans la bourgade de Nazareth. Un seul enfant, cela devait être rare ! Si donc l’évangile ne nous dit pas ce qu’une famille doit être extérieurement, c’est peut-être pour nous inviter à aller plus loin.

Unité et altérité : les racines de la vie familiale ?
Je voudrais relever dans ce texte trois attitudes qui me semblent dire quelque chose de nos relations familiales : s’inquiéter, interroger, s’étonner.
S’inquiéter
Les parents de Jésus le laissent vaquer pendant une journée. Puis, dans une grande inquiétude, ils le cherchent pendant trois jours. Cet effet élastique me semble parlant de la vie de famille. C’est un lieu où il faut tenir à la fois le soin mutuel (proximité entre les membres) et l’altérité radical (distance entre les membres). Cette ligne de crête est toujours à vérifier et à discerner. Dans l’affection mutuelle, les membres d’une même famille vont s’inquiéter des uns et des autres, manifester l’attachement et chercher le meilleur pour chacun. Mais ce n’est une vertu familiale que si elle s’adjoint un respect absolu de l’autre comme autre : j’ignore ce qu’il porte, il n’a pas les mêmes besoins que moi, il m’ouvre sans cesse à la nouveauté car il n’est pas moi.

C’est dans cette altérité que la famille peut être le lieu du don. Si j’attends de l’autre qu’il m’aime comme ceci ou comme cela, j’en fais un dû. Si je pense que son appartenance à la famille exige de lui quelque chose, je lui enlève la possibilité de donner ce qui vient de lui. Halte donc aux « après tout ce que j’ai fait pour toi » et autres « je le fais bien, moi, alors pourquoi pas toi » qui ne font qu’asphyxier nos relations.
Interroger
Dans l’évangile d’aujourd’hui, la parole tient une place essentielle. Parole informative pour savoir où est Jésus, parole qui enseigne ou parole qui écoute (l’interrogation est-elle autre chose?) elle met en lumière les relations des personnages entre eux. Je crois me souvenir qu’un des points des Équipes Notre-Dame est le « devoir de s’asseoir ». Pour tenir sur cette ligne de crête que j’évoquais à l’instant, la parole est l’outil indispensable qui crée la relation en la gardant ouverte. En ce sens, la Sainte Famille de Nazareth est bien un modèle pour nous : ils dialoguent, ils expriment ce qu’ils vivent et surtout, ils écoutent.
S’étonner
Marie et Joseph ne comprirent pas la réponse de Jésus à leur inquiétude. Nous qui cherchons toujours une lecture morale de ces récits, nous sommes habitués aux versions western. S’il y a souffrance, c’est qu’il y a un coupable. Il y a donc les méchants qui font le mal et les victimes qui le subissent. Ici, Luc n’est pas du tout dans cette perspective. Nous l’avons vu, il s’agit ici d’un récit où la révélation de l’identité de Jésus est le message principal du texte. Notre sainteté en famille ne serait-elle pas, aussi, de laisser le Christ se révéler dans nos relations ? Où est-il ? De quelle manière se rend-il présent ? Comment lui laisser un peu de place ? Cela a des conséquences morales, bien sûr. Mais laisser la place à l’étonnement, c’est laisser la place à Dieu qui est toujours plus créatif que nous. (!)

De même, la famille, peut être l’école de l’étonnement car elle est l’école de l’altérité. Inter-génération, altérité hommes-femmes, altérité des tempéraments et des goûts etc. En regardant l’attitude de Joseph et de Marie, nous nous apercevons que leur famille rentre changée à Nazareth, car eux-mêmes se sont laissés déplacer intérieurement. Ils laissent Jésus prendre la place qui lui revient et n’exigent pas de contrepartie.
Conclusion
Je regarde évoluer mes lauriers roses jour après jour. J’en prends soin autant que possible et bien maladroitement, mais la terre, le soleil et l’eau font leur oeuvre et c’est un bonheur de voir apparaître de nouvelles petites feuilles chaque semaine.

Jésus a tout pris de notre nature humaine. En ce sens, il est non seulement ancré dans une époque particulière et dans un lieu particulier, mais il est aussi nourri de ses relations humaines. Il pousse ses racines grâce au terreau de sa condition de fils et il s’étend en prenant appui sur ce terreau pour devenir l’homme qui portera le Salut du monde.
Ce terreau est à la fois un don et une parole. C’est le don sans cesse renouvelé de ceux qui l’entourent. Un don gratuit, qui n’attend rien en retour et un don qui prend soin et qui s’inquiète avec affection. C’est aussi une parole (et donc une écoute), qui vient à la fois cadrer le don pour ne pas qu’il soit envahissant et lui donner sa fécondité en ouvrant la porte à la réciprocité.
Ainsi l’unité familiale ne peut-elle pas exister sans l’altérité. Si l’autre n’est pas radicalement autre, il n’y a pas de parole, il n’y a pas de don, il n’y a pas d’espace pour croître. L’enseignement le plus rude mais le plus fécond de ce texte est peut-être ici : dans ces trois jours de recherche, dans cette incompréhension, dans cette distance entre les membres de cette Famille se trouve peut-être la condition de sa sainteté.
Je vous souhaite une belle fête de la Sainte Famille ! N’hésitez à liker si ce post vous a plu, et partagez le autour de vous.





