la messe, S01E03 : la liturgie pénitentielle.

Plusieurs fois pendant la messe, nous chantons « prends pitié » et notamment pendant le gloria. Pour bien entrer dans cette invocation, arrêtons-nous quelques instants.
Nous sommes ici dans les numéros 46 à 54 de la présentation générale du missel romain (PGMR). NB : Nous aurions davantage bénéficié de cette réflexion en carême, mais il m’a semblé qu’il était plus simple pour tout le monde de suivre le déroulement de la messe.
Aussi curieux que cela puisse paraître, la liturgie distingue l’acte pénitentiel et le kyrie eleison. Lisons attentivement la PGMR (n°51)
L’acte pénitentiel
51. Ensuite, le prêtre invite à l’acte pénitentiel qui, après un bref instant de silence, est réalisé par toute la communauté en utilisant une formule de confession générale ; le prêtre la conclut par une absolution, qui n’a pas toutefois l’efficacité du sacrement de pénitence.
Le dimanche, au Temps pascal surtout, en lieu et place de l’acte pénitentiel, on peut faire la bénédiction de l’eau et l’aspersion en mémoire du baptême[56].
Cette citation est très riche !
Qu’est-ce que « l’acte pénitentiel » ?
L’invitation du prêtre nous dit « Frères et sœurs, préparons-nous à célébrer le mystère de l’Eucharistie, en reconnaissant que nous avons péché ». Cette formule nous montre que nous sommes encore dans les rites de l’ouverture de la célébration. Après nous être préparés avec soin, il nous reste encore à nous présenter devant Dieu en toute vérité.
L’acte pénitentiel est donc bien loin des formules automatiques. Nous qui n’arrivons pas toujours à l’heure, en sommes parfois encore à chercher notre place, mais l’Église toute entière se tourne déjà vers Dieu pour confesser1 sa miséricorde et implorer sa grâce. Car oui : que ce soit dans le sacrement du pardon ou dans ces rites de la messe, l’essentiel n’est pas de nous regarder nous-mêmes ! Du reste, nous serions bien incapables de connaître notre péché sans la lumière de l’Esprit Saint.
Mais la formule qui est proposée aux fidèles nous emmène encore plus loin.
Je confesse à Dieu tout-puissant,
Je reconnais devant vous, frères et sœurs, que j’ai péché en pensée, en parole, par action et par omission ; oui, j’ai vraiment péché.
C’est pourquoi je supplie la bienheureuse Vierge Marie, les anges et tous les saints, et vous aussi, frères et sœurs, de prier pour moi le Seigneur notre Dieu.
Voilà : nous reconnaissons notre péché devant Dieu, bien sûr, mais aussi devant nos frères et sœurs. Tout l’enjeu de la liturgie apparaît ici en pleine lumière : ce que nous disons est un acte, et non seulement une formule étrangère à nous. Un acte, c’est-à-dire quelque chose qui vient de notre volonté propre, éclairée par notre intelligence. C’est la raison pour laquelle le pape François, dans sa lettre sur la formation liturgique du peuple de Dieu, demande que les laïcs soient formés : pour que leur participation soit de plus en plus consciente. Mais il parle aussi de la formation par la célébration : « nous sommes formés, chacun selon sa vocation, à partir de la participation à la célébration liturgique. Même la connaissance qui vient des études, dont je parlais tout à l’heure, pour qu’elle ne devienne pas une sorte de rationalisme, doit servir à réaliser l’action formatrice de la Liturgie elle-même en chaque croyant dans le Christ.« 2 Ainsi donc, lorsque nous vivons cet « acte pénitentiel », nous devons vraiment plonger en nous-même pour reconnaître le plus sincèrement possible la vérité de notre péché. Pour ma part, il m’arrive de rendre grâce que lesdits frères et sœurs ne voient pas ce qui défile dans ma mémoire avec la litanie « en pensée (aïe), en parole (bon ça en même temps tout le monde l’a entendu), par action (ça pique. J’aurai vraiment pu éviter, là. Et là aussi.) Et par omission.
Par omission ? C’est-à-dire, oui : on peut pécher sans rien faire, ou plutôt : on peut pécher en ne faisant rien. Le p. Philippe Marsset l’exprime très clairement :
Pécher par omission, c’est ne pas faire ce qu’on pourrait ou ce qu’on devrait faire. Pécher, ce n’est pas seulement faire du mal, c’est aussi ne pas faire le bien qu’on pourrait faire ou qu’on devrait faire.
De fait, notre vocation est de choisir le bien. Ne pas le choisir c’est se tourner vers le mal. Ainsi, le péché par omission va concerner souvent la vertu de justice (donner aux autres ce qui leur revient du fait de leur dignité humaine) et bien sûr, la vertu de prudence (savoir faire les bons choix).
Acte pénitentiel ou sacrement de pénitence ?
La PGMR précise que l’absolution qui est donnée à la messe n’a pas l’efficacité du sacrement de pénitence. Est-ce que cela veut dire que nous sommes moins pardonnés ? Non, car cela reviendrait à dire que Dieu se donne moins dans telle ou telle circonstance. Mais la grâce de Dieu se déverse avec d’autant plus de facilité que nous y sommes disponibles. Comme le rapporte Catherine de Sienne : « fais-toi capacité, je me ferai torrent ». Plus nous nous approchons avec humilité de Dieu, plus nous libérons l’espace intérieur pour qu’il vienne l’emplir de sa grâce. En ce sens, le sacrement de pénitence a une efficacité plus importante, puisqu’il nous invite à poser une parole de jugement sur nos actes – et donc à exprimer un regret. Cet accomplissement de la démarche pénitentielle attire un surcroît de grâce.
Seigneur, prends pitié !
52. Après l’acte pénitentiel, on commence toujours le Kyrie eleison, à moins que cette invocation n´ait déjà trouvé place dans l’acte pénitentiel lui-même. Puisque c´est un chant par lequel les fidèles acclament le Seigneur et implorent sa miséricorde, il est habituellement exécuté par tous, le peuple, la chorale ou un chantre y tenant leur partie.
Ce chant n’est donc pas d’abord un moment d’intériorité. Le chanter est un acte de foi et de louange à Dieu qui fait grâce. Ce n’est pas le moment d’un examen de conscience, mais une acclamation au Christ, Seigneur de l’univers. En effet, la triple invocation reprend les termes grecs kyrios qui signifie seigneur, et christos, qui signifie messie (en hébreux) ou encore celui qui a reçu l’onction. Nous pourrions donc être écrasé en présence de ce Seigneur, mais nous nous souvenons qu’il est mort et ressuscité pour nous, par la puissance (l’onction) de l’Esprit Saint, et qu’il nous relève. Cette joie d’être relevée est toute humble et intérieure, mais elle se manifeste dans le chant de l’assemblée.
Le paradoxe du Gloria
Tout de suite après, le président de l’assemblée nous invite à chanter la gloire de Dieu et nous laissons éclater notre joie d’être sauvés ! Souvent, si nous en connaissons bien les paroles, nous nous laissons porter par l’orgue, ou la chorale, ou nos voisins – s’ils ont ce don du chant ! Pourtant la PGMR nous indique l’attitude spirituelle de ce chant :
53. Le Gloria est une hymne très ancienne et vénérable par laquelle l´Église, rassemblée dans l´Esprit Saint, glorifie Dieu le Père ainsi que l´Agneau qu’elle supplie.
Ainsi, dans le kyrie nous ne sommes pas loin de la louange et dans le gloria, nous restons humbles, dans la supplication. Car ces deux attitudes viennent d’un même mouvement, qui est celui de l’adoration. Le dictionnaire nous dit que cette attitude est un respect qui a conscience de la disproportion entre l’adorateur et ce qui est adoré, mais dans une espérance que cette distance soit comblée par l’amour. C’est dans cette attitude d’attente adorante que nous nous préparons à communier au Christ dans sa parole et dans son Corps livré.
« Dis seulement une parole »
Justement, ce mouvement de supplication confiante se retrouve à deux reprises, juste avant la communion eucharistique. Tout d’abord nous chantons à nouveau une triple invocation, puis nous reprenons les paroles de l’officier romain en Mt 8.
Agneau de Dieu

Dans ces deux moments de la liturgie de communion, le Christ est mentionné comme « l’Agneau de Dieu ». Ce sont les mêmes termes que dans le gloria – et pour cause : il s’agit d’une reprise de l’hymne.
Mes élèves diraient « Madame, là j’ai pas la ref’. » Alors, la ref’, justement se trouve dans l’Écriture – comme tout ce qui est vécu dans la célébration de la messe, d’ailleurs. C’est, comme souvent, une référence en mosaïque, car il faut plusieurs versets de la Bible pour en saisir le sens profond.
Chez l’évangéliste Jean
Tout d’abord, allons dans l’évangile, car là se trouvent les liens qui nous permettent de rattacher les symboles à Jésus lui-même :
Le lendemain encore, Jean se trouvait là avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. (Jn 1, 35-37)
Chez le prophète Isaïe
C’est donc Jean-Baptiste qui permet de reconnaître en Jésus l’Agneau annoncé par Isaïe. Cette prophétie fait partie d’un poème appelé « le chant du Serviteur souffrant », que nous entendons chaque année à l’office du Vendredi Saint : (Is 53)
Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. (…) Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part, avec les puissants il partagera le butin, car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs.
Ainsi le prophète fait un lien très fort entre le don que le Serviteur de Dieu fait de sa vie et notre salut à tous. Nous rappeler cela au moment où nous le laissons descendre jusqu’à nous est très fort : il vient vraiment dans le fond de notre péché pour nous en relever, par la puissance de son amour.

Dans le livre de l’Apocalypse
Alors j’entendis comme la voix d’une foule immense, comme la voix des grandes eaux, ou celle de violents coups de tonnerre. Elle proclamait : « Alléluia ! Il règne, le Seigneur notre Dieu, le Souverain de l’univers. Soyons dans la joie, exultons, et rendons gloire à Dieu ! Car elles sont venues, les Noces de l’Agneau, et pour lui son épouse a revêtu sa parure. Un vêtement de lin fin lui a été donné, splendide et pur. » Car le lin, ce sont les actions justes des saints. Puis l’ange me dit : « Écris : Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau ! » Il ajouta : « Ce sont les paroles véritables de Dieu. »
Vous reconnaissez déjà une autre formule prononcée à la messe, mais j’y reviendrai dans un épisode ultérieur. Restons ici sur cette identification du Christ en Agneau, qui remonte aux chapitres 5 à 7 de l’Apocalypse. Il s’agit de le montrer innocent de tout péché. Mais il s’agit surtout de sa victoire sur le mal et sur la mort, du fait même de cette innocence et du don de lui-même. Là encore, nous sommes en plein paradoxe : la faiblesse de l’Agneau est cela-même qui est source de puissance face au mal. Cela nous invite à nouveau à l’adoration devant Dieu qui nous sauve, au moment même où nous nous approchons de la Table pour le recevoir.
Quel lien avec l’Avent ?
Peut-être qu’il y a quelque chose pour nous ici, dans notre préparation à Noël : nous nous apprêtons à recevoir Celui qui a pris chair dans notre faiblesse humaine. Il vient pour nous sauver, et nous ne cessons de le chanter dans les hymnes de l’Avent. Les mages ont aussi commencé leur si longue route pour venir l’adorer. Peut-être que la liturgie la plus répétitive de la messe peut nous aider à entrer dans l’adoration pour nous approcher, nous aussi, de l’Agneau ?
notes :






2 réponses à « Prends pitié ! »
Petite réflexion personnelle sur le Kyrie :
le n°52 (PGMR) parle d’une IMPLORATION à la miséricorde
il me semble comprendre que vous y voyez plus une ACCLAMATION de joie face à la miséricorde. Effectivement, nous sommes certains de l’effet de la Miséricorde… et je vois plus cette acclamation dans le Gloria, surtout après en avoir lu le commentaire par Mgr Lustiger ( 3 temps : acclamation, imploration, acclamation)
Cependant, je ne suis pas sûre que le lépreux ou l’aveugle fussent dans l’acclamation en criant : « Fils de David prend pitié de moi » ; dans leurs cas (et c’est mon cas dans ma vie de Foi) c’est plutôt le cri du désespéré qui met tout son espoir (Espérance pour nous) dans son sauveur (Sauveur pour nous).
c’est d’ailleurs la raison de mon étonnement concernant certaines mélodies du Kyrie qui me semblent guillerettes plus qu’implorantes
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Je ne crois pas avoir été jusqu’à dire que le kyrie était une acclamation. Il n’en demeure pas moins que l’assurance du Salut nous est acquise et que notre supplication se vit dans l’espérance. Ce n’est pas un équivalent de l’espoir qui est de l’ordre du souhait, mais c’est un « déjà là ». Par le baptême (dont l’Eucharistie est source et sommet) nous possédons déjà tous les trésors de la grâce. (He 11). Il y a donc bien une forme de joie dans ce chant du Kyrie.
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