« que les femmes soient [soumises] à leur mari comme au Seigneur » (Eph 5, 22)

7–10 minutes

Lorsque nous avons démarré ce blog, nous voulions prendre à bras le corps les questions épineuses. Nous voilà servies ! Ce dimanche nous offre un des passages les plus commentés et controversés de ce siècle. A nous deux, nous espérons offrir ici quelques pistes pour entendre une parole de Dieu dans le texte de ce dimanche.

Entrer dans le texte

Aborder un texte de l’Ecriture, ce n’est pas entrer dans un cadre, mais s’avancer sur un chemin. Il faut donc veiller à la qualité du sol sur lequel nous marchons, et s’équiper convenablement. (cf. Eph 6).

Ici, le sol est particulièrement mouvant, car nous avons typiquement à faire avec un texte très daté et prophétique à la fois. Ces deux caractéristiques ne sont pas à mettre sur le même plan, mais elles coexistent.

Dans une première lecture, on constate que le passage tout entier est daté, car il reprend les unes après les autres des catégories sociales inférieures, pour leur demander de respecter l’ordre établi.

Pourtant il s’agit d’une des péricopes les plus révolutionnaires des écrits de St Paul.

Prenez le texte avec vous et commencez à souligner les mots. Vous vous apercevrez que le verbe aimer est ce qui revient le plus souvent. Le lecteur scande ce verbe qui devient l’axe du texte, son sens profond.

Dans un deuxième temps, regardez le vocabulaire de la soumission. On constate que juste avant d’affirmer un possible (!) patriarcat, l’Apôtre demande « vous soumettant les uns aux autres dans la crainte du Christ ». (v. 21). Par conséquent, on peut supposer que l’ajout d’une injonction n’est pas d’abord – ou pas seulement – destiné aux femmes, mais que le passage contient un autre enseignement.

Enfin, ce passage contient des références (cf. v. 31) qui nous renvoient à d’autres textes bibliques. On ira avec profit repérer les points communs entre Eph 5 et Gn 1 et 2, en particulier sur l’expression d’Adam « En vérité, celle-ci est l’os de mes os et la chair de ma chair » (Gn 2,23). Hélène de Saint-Aubert1 nous invite à comprendre que la formule superlative indique que la femme est par excellence la parente de l’homme, dans une parité et une relativité totales. En nous faisant plonger dans le texte hébreu, elle relève que la femme n’est pas une aide au sens où un vocabulaire bourgeois – et appauvri – nous le dirait. Elle est un « secours », un vis-à-vis indispensable qui permet à l’homme de devenir ce qu’il est. « Dans le Premier Testament, comme l’a montré l’étude de Jean-Louis Ska, le terme ‘ézer désigne un « secours » de personne à personne, indispensable, vital le plus souvent, du moins toujours déterminant, intervenant en cas de grand danger ou quand la vie est menacée. Il ne s’agit donc pas d’un simple secours matériel ou d’un service rendu. L’‘ézer est presque toujours le fait de Dieu. C’est lui, par excellence, qui est le secours »2.

Cette explication est très éclairante pour ne pas tomber dans un biais de lecture. Forts de cet ancrage biblique, nous pouvons revenir au passage qui nous intéresse. Que dit le texte ?

Les versets 22 à 24 sont construits en « inclusion »3. On peut donc tout à fait interpréter ce passage comme une parole sur les relations entre le Christ et l’Eglise, ainsi que sur les relations entre les chrétiens, prenant en compte l’ordre social de l’époque pour comprendre ce dont il s’agit. Ainsi, avec des trois principes d’interprétations (L’amour comme axe du texte; la soumission réciproque comme préalable à toute autre injonction; et le message central du texte comme parole sur l’Eglise), il devient possible de recevoir ce texte, non plus comme un traité bourgeois de misogynie ou d’esclavagisme, mais comme un des textes les plus révolutionnaires qui soient.

la mise en forme du texte montre l’inclusion en décalant les lignes.

Sous couvert d’un vocabulaire traditionnel, Paul ne s’adresse-t-il pas plus aux maris qu’aux épouses? Aimer sa femme comme le Christ a aimé l’Eglise est autrement plus exigeant qu’une injonction de soumission relativisée par le verset précédent ! Personnellement, ce texte me fait sourire. A chaque liturgie où il est proclamé, je vois les maris se tourner d’un air assuré vers leur épouse. Ils sont souvent tout contents et n’écoutent donc pas la suite du texte, qui leur est pourtant directement adressée. « Maris, aimez vos femmes ». Non seulement vous devez les respecter, mais vous devez les aimer. Non pas en prendre soin comme un bibelot à qui on offrirait une parure supplémentaire, mais comme le Christ a pris soin de l’Eglise : en offrant sa vie pour elle. Cela inclut la vertu de justice, la maîtrise de soi, la générosité… et une certaine forme de soumission, c’est à dire d’écoute active.

Dans cette icone célèbre, le Christ vient délivrer Adam et Eve des enfers.

Cette lecture nous met devant toute l’exigence de la vie morale. Il ne s’agit pas d’un traité de vie conjugale ou sociale, mais d’une exhortation à nous tourner résolument vers le Christ, pour ordonner nos relations à la relation que nous avons avec lui.

Nous serions tentés de nous exclamer comme dans l’évangile : « « Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ? ». Sommes-nous prêts à entendre : « (…) C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. » (Jn 6, 60-69).

Comme toujours, la liturgie nous aide à élargir notre regard pour mieux comprendre le texte4 et l’accueillir comme une Parole de la part de Dieu.

La première lecture nous raconte le choix proposé par Josué au peuple hébreux, de suivre le Seigneur ou de le quitter. L’évangile nous raconte le choix opéré par les juifs de quitter le Christ, et le choix de Pierre et des disciples, de le suivre : « tu as les paroles de la vie éternelle ». La lecture de la lettre aux Ephésiens n’est pas sans lien. Comme nous l’avons vu, elle indique une « voie étroite » de relations entre les chrétiens : suivre le Christ n’est pas un idéal détaché des relations humaines. Au contraire, c’est au cœur de nos relations que nous pouvons exercer notre charité, sachant que ce que nous faisons « au plus petit d’entre les [siens] », c’est à Jésus lui-même que nous le faisons. Ainsi, lorsque Paul nous invite à nous soumettre les uns aux autres, c’est dans la « crainte » du Christ.

La Crainte est ce sentiment bien connu du peuple élu. Lors des quarante années au désert, il découvre non seulement la puissance de Dieu mais aussi sa prévenance et sa miséricorde5. La crainte est ce que ressent celui qui sait combien vaut sa dette, et qui se la voit remettre. « Je suis confus(e), merci ! » exprime cette crainte de Dieu.

Dimanche dernier, le Christ nous disait ce à quoi nous allions communier: lui-même. La parole de Dieu de ce dimanche nous indique dans quelles dispositions nous devons nous présenter pour communier au Christ Eucharistique. Nous comprenons un peu mieux l’enjeu de cette communion : il s’agit ni plus ni moins d’une union réelle entre nous et Dieu, telle que le mariage nous en donne parfois l’image. A nous de savoir nous présenter avec un cœur droit, selon les mots de Paul aux Corinthiens :

On doit donc s’examiner soi-même avant de manger de ce pain et de boire à cette coupe. Celui qui mange et qui boit mange et boit son propre jugement s’il ne discerne pas le corps du Seigneur. (1 Cor 11, 28-29)

notes

  1. Sexuation, parité et nuptialité dans le second récit de la Création (Genèse 2), Paris, Le Cerf, coll. « Lectio Divina », 2023 (ISBN 978-2-204-15424-6). ↩︎
  2. ibid. p. 35 ↩︎
  3. c’est à dire qu’il y a une correspondance en écho entre le début et la fin, qui met en valeur la phrase centrale. Ici « tout comme, pour l’Église, le Christ est la tête,
    lui qui est le Sauveur de son corps ».
    ↩︎
  4. pour comprendre comment sont choisies les lectures, allez vite voir ce site, c’est très clair. ↩︎
  5. voir par exemple en Ex 16 où le peuple est nourri ! ↩︎

De la lecture biblique au concret des relations conjugales

Nous comprenons bien avec l’éclairage d’Armelle ci-dessus, que l’on ne peut pas lire ce texte sans le lire dans ce qu’on appelle l’analogie de la foi, c’est-à-dire une compréhension totale du message des Écritures.

Moi-même, lors de la rédaction de notre Livret de Messe de Mariage, je n’avais retenu que le sens premier du verset 31 : « l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un ».

C’est seulement des années plus tard, en lisant la Bible (selon une méthode de lecture très intéressante d’ailleurs qui pourrait faire l’objet d’un post futur si cela vous intéresse), que j’ai découvert le contexte général de la lettre de Saint Paul aux Ephésiens et son sens profond : le mariage est une image de l’union que Dieu veut que nous ayons avec Lui.

En effet, le mariage fait partie du plan de Dieu dans sa Création. « Au commencement… il les créa homme et femme. » (Gn 1, 1-27). L’étude de la Genèse et de l’Exode met en lumière que les principaux personnages de l’Ancien Testament (et d’ailleurs ancêtres de Jésus) étaient mariés : Adam, Noé, Abraham, Isaac, Jacob…

Tout comme pour le sacrement de l’ordre, il nous faut comprendre que le sacrement du mariage est destiné à nous rendre capables d’accomplir une mission ; dans ce cas précis, une mission de service et d’amour envers notre conjoint. (Catéchisme de l’Eglise Catholique n°1534)

Le CEC n°1535 évoque à propos des époux qui sont :

« … comme consacrés par un sacrement spécial ».

Nous avons à faire là au but primordial du sacrement du mariage : développer une relation profonde et personnelle entre les époux, reflet de la grâce d’unité que partagent l’homme et la femme mariés.

Or, il n’y a pas de véritable communion sans véritable égalité, il n’est pas question de supériorité de l’homme sur la femme. Le mariage exige une soumission mutuelle. Les époux sont ainsi appelés tous deux à une mutuelle soumission fondée sur un mutuel amour.

En amour, notre préoccupation doit être de donner et non de recevoir.  Souvenons-nous de Mère Teresa. Elle conseillait à ses religieuses de chercher à servir plutôt qu’à être servies, à aimer plutôt qu’à être aimées.

Cela n’empêchera pas le regard en coin (mais complice !) de mon mari dimanche, mais grâce à l’éclairage plus haut de ma belle-sœur, sa sœur, et en se rappelant de notre engagement, nous resortirons de l’église, et vous aussi je l’espère, avec ce message d’amour en tête et dans notre cœur.

Bon 21ème dimanche du Temps Ordinaire !

pour aller plus loin : Ce mystère est grand, je le dis du Christ et de l’Église !



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